Pourquoi tant de projets informatiques échouent ?
Interview de Nathan Y. HATTAB
Nathan Y. HATTAB est consultant en système
d’Information. Il est Expert en Informatique près la Cour d’Appel et la
Cour Administrative d’Appel de Paris. Spécialiste du management des
projets informatiques, il côtoie leur pathologie.
Les projets informatiques ont souvent mauvaise presse, quelles sont
de votre point de vue, les 5 écueils majeurs que vous rencontrez ?
Il y a aussi des projets qui réussissent, même
avec un léger dérapage. Mais vous avez raison, de nombreux projets
dérapent de façon importante ou coulent avant d’arriver au port. Les
écueils à l’origine de ces échecs sont multiples mais on peut retenir
en premier lieu l’inexpérience du chef de projet ou son incapacité à
conduire son projet. Ensuite, il y a l’imprécision du cahier des
charges, le manque de maturité du client, le manque de maîtrise des
processus de l’ingénierie du logiciel du prestataire ou les mauvaises
estimations de la charge du projet. Mais, bien souvent il y a
concomitance de facteurs. Un chef de projet expérimenté qui maîtrise
les techniques d’estimation de charges, identifiera des imprécisions du
périmètre fonctionnel et posera les questions adéquates. L’imprécision
du cahier des charges est une véritable plaie. Dans certains cas, elle
donne au client l’illusion de disposer de plus de temps pour mieux
préciser ses besoins encore flous et peut-être d’en avoir plus pour le
même prix. Quant au prestataire, il peut aussi y trouver une porte
ouverte à la signature de nouveaux avenants.
A-t-on toujours recours au même déroulement : spécifications
générales, spécifications détaillées ? Est-ce applicable pour des
projets multi-média avec des sites internet ou pour des paramétrages
d’ERP ?
Je suis conduit à me pencher sur de nombreux
projets bâtis sur des technologies et des démarches variées, en UML ou
en Merise, avec des postes clients dotés de navigateurs accédant à des
sites Web ou d’écrans noirs avec des caractères verts, des langages
avec ou sans balise, des environnements de développement variés ... Les
dossiers qui me sont soumis et qui décrivent les exigences des
logiciels continuent à porter les mêmes noms : spécifications générales
ou détaillées avec parfois la précision de fonctionnelle et/ou
technique. Pour les progiciels intégrés, l’éditeur d’ERP dispose de sa
propre méthode de conduite de projets et de son propre vocabulaire. Ces
méthodes présentent différentes particularités. Elles comportent une
étude d’adéquation qui permet de rapprocher les besoins du client aux
fonctionnalités du progiciel et ainsi de décider d’une adaptation de
l’organisation au produit ou l’inverse. Elles proposent aussi un
maquettage des processus de l’entreprise et des fonctionnalités du
produit ainsi qu’une étape de prototypage par paramétrage et validation
par le client. Le problème du vocabulaire n’est pas nouveau en conduite
de projet. Il suffit pour s’en convaincre de se pencher sur les
méthodes et les normes en ingénierie du logiciel pour constater la
multiplicité des termes employés pour désigner les mêmes étapes des
projets informatiques.
Peut-on continuer à incriminer une faiblesse de la maîtrise d’ouvrage ?
Dans les grandes entreprises, la maîtrise
d’ouvrage semble avoir pris plus d’assurance et plus de tonus. Elle
n’hésite pas à se faire accompagner par des assistants internes ou
externes pour palier son indisponibilité voire son manque de
compétence. Mais quand on se penche sur les projets qui se plantent, on
identifie souvent les mêmes maux résultant en partie de la maîtrise
d’ouvrage : un cahier des charges insuffisamment précis et une exigence
excessive de la maîtrise d’ouvrage vis-à-vis de maître d’œuvre lors de
la validation des spécifications fonctionnelles. Elle a rarement en
tête la règle des 80/20. Elle exige tout, même lorsqu’elle est à
l’origine de l’imprécision initiale fautive et condamne de ce fait le
projet. La maîtrise d’œuvre n’est pas non plus sans reste. Elle
n’investit pas toujours suffisamment sur le métier du client et ne
dispose pas constamment du chef de projet à la hauteur de la tâche.
On parle parfois de partenariat, de win / win,
quel sens donnez-vous à cette relation entre intégrateur et client ? La
réussite d’un projet se bâtit par le partenariat, ce qui implique une
maturité du client comme du prestataire qu’il soit ou non intégrateur.
Dans cette situation, la maîtrise d’ouvrage est à même de comprendre la
préoccupation du prestataire qui souhaite restreindre parfois certaines
exigences fonctionnelles ou techniques. Elle a en contre partie
l’assurance du respect de la livraison d’une version plus restreinte
mais opérationnelle. Dans des situations extrêmes, dans une relation de
gagnant/perdant, le désaccord peut atteindre un tel niveau de tension
que la collaboration cesse. Un prestataire peut arriver à la conclusion
qu’il vaut mieux quitter un projet sans être payé que le mener au bout
et d’y laisser encore plus de plumes. Il est possible dans certains
cas, d’éviter de tels litiges par la contractualisation de la taille du
projet en points de fonction. Si le périmètre devait évoluer, il
suffirait de coter la taille du produit réalisé pour mesurer l’écart
entre le prévu et le réalisé.
Pensez-vous que la contractualisation porte en elle-même les germes de succès ou d’échec du projet ?
Le non respect de quelques principes simples porte
évidemment en elle-même les germes de l’échec. Dissocier par exemple le
cycle de la validation des livrables de celui des échéances de paiement
peut être complètement néfaste. Un client ne peut admettre que
l’échéancier des paiements reste immuable alors que le projet dérive et
que les livrables ne lui sont pas fournis. Plusieurs procédures
indispensables au bon déroulement des projets doivent avoir été prévues
contractuellement, faute de quoi elles peuvent être écartées par l’un
des partenaires. Si ces procédures ont été prévues dans le contrat ou
dans le plan d’assurance qualité associé, elles favoriseront le succès
du projet.
Comment peut-on maîtriser la relation triangulaire intégrateur / éditeur / client ? Faut-il exiger un groupement conjoint ?
Le client ne doit surtout pas se transformer en
coordonnateur de l’intégrateur et de l’éditeur. Il doit rechercher un
interlocuteur unique, un intégrateur compétent et "certifié". La
certification de l’intégrateur devrait relever tant de l’éditeur que
des organismes professionnels. Le groupement conjoint est basé sur des
accords de cotraitance et un partage du périmètre contractuel entre
l’éditeur et l’intégrateur. Mais en cas de problème, les cotraitants se
renvoient souvent la balle et le client n’a pas la compétence requise
pour diagnostiquer la véritable cause de la situation.
Que pensez-vous de la sacro-sainte obligation
de résultat ? n’est-ce pas un vœux pieux qui risque d’être balayé dès
que la maîtrise d’ouvrage a le moindre manquement à ses obligations,
c’est-à-dire très vite ?
L’obligation de résultat a pour origine les
engagements contractuels de réaliser un produit ou une prestation
répondant à des exigences fonctionnelles et techniques données pour un
coût et un délai alloués. Elle concerne les opérations
d’informatisation dites au forfait qui nécessitent une définition
précise du périmètre fonctionnel et technique du projet. Bien entendu,
toute demande d’évolution de ces exigences de la part de l’un des
partenaires déclenche une procédure pour en évaluer les conséquences en
terme de coût et de délai. L’accord des parties sur cette évaluation
conditionnera sa prise en compte. Cela suppose aussi le respect par la
maîtrise d’ouvrage de ses obligations et en particulier de son
obligation de collaboration. Dans de nombreux litiges, le prestataire
met en cause la collaboration de son client pour camoufler ses propres
défaillances et inversement le client est conduit pour escamoter ses
manquements, à reprocher au prestataire son incompétence technique ou
d’avoir failli à son obligation de conseil. Dans le monde du Bâtiment
et des Travaux Publics, qui a beaucoup inspiré celui des systèmes
d’information, à l’issue des projets qui dérivent en terme de délai et
de coût, le prestataire présente de plus en plus souvent un mémoire de
réclamations. Dans ce mémoire, il demande à être dédommagé des surcoûts
résultant des décisions ou des non décisions de la maîtrise d’ouvrage.
On y viendra aussi avec les systèmes d’information.
Quelle durée peut-on tolérer, dans un projet au
forfait, entre deux actions de vérification ? Le risque de dérive
est-il croissant avec la durée du projet ?
Les opérations de validation et de vérification
sont normalement planifiées en début de projet. Certaines de ces
opérations sont réalisées par le prestataire indépendamment de son
client, c’est le cas des opérations de relecture ou de revue interne,
préalablement à la production d’un livrable. Ces opérations sont
inscrites dans le Plan d’Assurance Qualité qui contient les principales
obligations du prestataire en matière de qualité. La validation du
client porte sur les livrables sous forme définitive ou provisoire. Le
client dispose de feuilles de relecture pour signaler les
incomplétudes, les inconsistances, les incohérences et les autres non
conformités d’un dossier de spécifications fonctionnelles. Des réunions
de revue conjointe sont tenues pour permettre aux partenaires de
disposer d’une vision commune de l’avancement du projet. Ces opérations
conjointes sont planifiées et se traduisent par des actions
d’ajustement qui feront l’objet d’un suivi rigoureux de la part du chef
de projet.
Les risques de dérives croissent bien entendu avec
la complexité du projet. C’est la raison pour la quelle, le manque de
qualité et de maîtrise technique ne peuvent pas y être tolérées.
La planification est-elle sérieusement gérée et actualisée, d’une façon générale ?
Les projets qui se plantent font aussi l’objet
d’une planification mais elle est souvent tardive ou basée sur une
analyse incomplète des exigences fonctionnelles. La planification
sérieusement gérée suppose une identification précise de ses processus,
de ses activités de ses tâches et de ses ressources, mais aussi une
maîtrise préalable des estimations de charges de développement. Sans
ces préalables, elle ne peut aboutir qu’à un planning glissant sans
lien avec la réalité du projet. Le planning est un outil indispensable
au suivi du projet. Son actualisation est indispensable sinon il ne
sert plus à rien.
S’agissant des processus de la DSI, pensez-vous
qu’ils soient suffisamment définis et maîtrisés : achats, vérification,
recette, gestion des changements, déploiement ?
Un projet informatique complexe aura de grandes
difficultés à réussir dans une organisation dépourvue de procédures et
de culture des systèmes d’information. Il est difficile de déployer une
approche de qualité dans une entreprise qui en est dénuée.
L’identification, la formalisation et la maîtrise de ses processus est
une exigences de l’assurance qualité. Les DSI des grandes entreprises
que je côtoie investissent dans cette voie.
Certains de ces processus comme la gestion des
changements sont relativement bien identifiés et maîtrisés. D’autres
comme les processus de vérification, de résolution de problème, de
management des risques ou de projet sont à des stades très variés d’une
entreprise à l’autre.
Où en sont les normes ? croyez-vous à l’ISO
9001 V2000, quelle est l’influence de SPICE ? Observez-vous des règles
différentes dans les DSI de groupes anglo-saxons, par exemple ?
Il y a bien sûr l’ISO 9001 version 2000, mais
aussi SPICE (ISO 15.504) qui procèdent de la même logique, c’est-à-dire
identifier et appliquer des procédures mais aussi s’assurer de la
satisfaction du client par la mesure de la qualité. Cette mesure de la
satisfaction du client s’accompagne de l’engagement du management à
surveiller et à améliorer en permanence la qualité.
J’ai vu à plusieurs reprises des projets échoués
alors que le prestataire de service était certifié ISO 9001 version
1994. Il disposait d’un plan d’assurance qualité décrivant les
différents processus et les procédures de qualité qu’il s’engageait à
appliquer. Il s’agissait en fait de pré-requis nécessaires à la
réussite du projet mais pas suffisants même lorsqu’ils semblaient être
respectés.
Avec l’ISO 9001 V2000, la préoccupation du
management va au-delà de l’application des procédures. Mais il faudra
se préoccuper de la pertinence des indicateurs de mesure de la qualité
des produits et des processus qui devront être mis en place.
Quant aux DSI et aux prestataires anglo-saxons que
j’ai observés, ils sont peu nombreux mais ils étaient plus enclins à
suivre les recommandations du CMM, qu’à décrocher une certification ISO
9001.
Certains organismes (PMI, AFITEP) mettent en place
une certification des chefs de projet, pensez-vous que cela soit
nécessaire ? sur quels champs ? comportement, leadership, maîtrise des
techniques d’évaluation et de gestion des ressources, communication ?
Faudra-t-il faire passer un permis de conduire au chef de projet ? Et si oui sur quels champs ?
Mon premier constat est qu’un chef de projet qui
n’a ni les compétences, ni les qualités requises, a de fortes chances
de se planter. Il faut dès lors former les chefs de projet.
Comment, par qui et sur quels champs ? Comme toute
formation, elle devrait être conduite et sanctionnée par une autorité
reconnue comme par exemple l’Université ou les organismes
représentatifs de la profession.
Quant au champ de la certification, il devrait
concerner la conduite de projet, les normes, le système qualité, les
domaines fonctionnels et techniques mais aussi les aspects
contractuels. Bien entendu, il devra aussi porter sur la capacité
d’écoute, de synthèse, d’animation et de motivation, le sens de
l’anticipation, de la communication mais aussi de la rigueur.
La certification des chefs de projets
informatiques sera un symptôme révélateur de la maturité des métiers de
l’informatique et des systèmes d’information.